La mariée : un texte en cours d’écriture

belangeintl/ décembre 21, 2015/ Essais/ 0 comments

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Quelques mots d’explication, j’écris ce texte chapitre après chapitre, et je tiens compte de vos commentaires, remarques, suggestions à m’adresser en bas de page ou sur les réseaux sociaux. Je viens tout juste d’ajouter le cinquième chapitre de cette histoire qui se déroule à même le bitume. Une rencontre entre gris paille de fer, blanc virginal, joues empourprées et abricot – bien mûr !

La mariée

Chapitre I

I Une robe de mariée sur l’avant-bras, voilà comment elle rencontre son mari. Pas banale cette histoire, mon ami.

 

Elle vient du pressing, du marché, de chez elle ? Une seule certitude, son pas est léger. Aérien. Son sourire généreux. Sur son avant-bras, l’ivoire de la robe tranche sur sa peau mate. Elle pourrait revenir de la plage. Elle a sûrement laissé le soleil la mordiller à loisir. Par endroits, la peau filoche. Peu importe, elle rayonne. Cette parure claire sur son avant-bras y est pour beaucoup. Ces quelques grammes de tissu la parent comme d’autres les diadèmes. Elle est si radieuse. Ses sourires sont légion. Son pas a beaucoup d’allant. Je dois la scruter pour retrouver la caissière de la supérette. Débarrassée de son gilet rouge qui gratte, de sa barrette plastique, je découvre une  autre femme. Chevelure fauve au grand jour. Une barrette évanouie, une belle robe sur l’avant-bras, la magie opère.

 

L’apparition a lieu dans la rue, à même le bitume. Une rue peu animée. Un dimanche matin comme un autre. Avec ses croissants, ses enfants à vélo, ses petits chiens précieux et leurs maîtres qui tentent de les rattraper. Un dimanche matin. De fait, le temps s’arrête, les passants aussi. Un tableau s’ébauche. Quelques traits tirés à main levée sur la toile écrue. Quelques coups de pinceau inscrivent la scène dans la mémoire du quartier. Je me secoue, défais l’image, comme elle son chignon de travail. Je laisser filer mes idées, je m’adresse à elle. Au diable ma réserve, après tout, je la connais. C’est elle qui choisit mes tomates, mes concombres. Sans oublier les Red Delicious, ces pommes parfaites pour le crumble du chat qui tousse.

Elle me parle, je n’entends rien. Je suis le mouvement de ses lèvres, pourtant je ne sais toujours pas les déchiffrer. Je m’étais promis d’apprendre autrefois, quand j’avais rencontré Alice. Elle n’était pas sourde. Je l’avais simplement croisée au détour d’une boite de nuit. Assourdi par les basses trop puissantes, j’avais rapidement renoncé à comprendre ses paroles. Au lieu de boire ses paroles, je m’étais contenté de ses lèvres.

C’est du passé, pas comme cette mariée. Du moins, cette robe de mariée. Après tout, rien ne me dit qu’elle lui appartient.

 

nouvelle de Cyril Belange

La mariée

Chapitre II

I Une robe de mariée sur l’avant-bras, voilà comment elle rencontre son mari.

 

— C’est à vous ?

 

Elle écarquille les yeux avant de suivre mon regard. C’est moi qui viens de lui poser la question. Au moment où je l’interroge, avant d’arriver à ce vous, je sais que je viens de dire une connerie. Ses joues rose pâle virent au cramoisi, on pourrait y voir l’œuvre d’un spécialiste des effets spéciaux mais non une énorme dose d’embarras suffit amplement. La preuve. J’ouvre la bouche pour réparer les dégâts, mes lèvres restent grandes ouvertes, mes yeux aussi lorsque je vois débouler un berger allemand avec une oreille déchiquetée.

Il aboie comme un fou mais il fait plus pitié que peur. Il a l’air terrorisé. Le berger allemand pousse un cri perçant quand on voit apparaitre un minuscule fox-terrier noir qui le course. La scène est cocasse, ce chienchien tout droit sorti du salon de toilettage avec son petit nœud rose bonbon autour du cou est une vraie bête sauvage. Bave aux lèvres, dents retroussées, il recrache un morceau de cartilage, sûrement les restes de l’oreille déchiquetée. Là, je me rends compte qu’on ne bouge plus, on ne respire plus. Statues de sel sur bitume paille de fer.

Je reprends mes esprits par à-coups quand je sens quelque chose me cisailler la cheville gauche. Ça fait un mal de chien et ça ne me fait pas rire. Ma cheville est prise dans un garrot, c’est la  laisse du berger allemand qui me ligote, menaçant de me faire tomber. Je me rattrape de justesse à l’épaule dorée d’Anne. Ma caissière s’appelle Anne. Son épaule est aussi solide que douce au toucher. Anne me fusille du regard. Je parviens à me dégager de la laisse sous son regard sévère. Et je regrette de ne pas être tombé à ses pieds. Son visage est fermé, crispé. Je sens le verrouillage de ses épaules qui l’empêche de m’allonger une claque et je suis reconnaissant à ce verrouillage. Tout n’est peut-être pas perdu. Elle inspire profondément, pour se calmer ou exploser. Je m’explique :

 

— Ce que je voulais dire tout à l’heure avant tout ce cirque avec les chiens, c’est autre chose, parce que ce n’est pas du tout mon genre de…

 

La roue avant d’un vélo qui grince atrocement vient de rouler sur la Birkenstock d’Anne. Le gamin doit peser 20 kg tout mouillé mais à la grimace de ma caissière je peux parier que ce détail ne l’aidera pas à se sentir mieux. Son petit orteil est bleu lavande, il tranche sur le bitume, sur la robe de mariée qui a chuté dans la bagarre. Je me précipite pour la ramasser mais ma cheville me trahit et je m’écrase sur le trottoir. Pile sur la robe. Je lance :

— Je vais bien, je vais bien, ça va vous ?

Au moment où je l’interroge, avant d’arriver à ce vous, je sais que…

texte de fiction en écriture collaborative

La mariée

Chapitre III

Une robe de mariée sur l’avant-bras, voilà comment elle rencontre son mari.

 

Je sais que je ne sais rien, la preuve me voilà face à elle. Anne. Et malgré cette catastrophe, nous sommes là ou plutôt, grâce à ce naufrage, nous sommes là. Cette scène digne d’une comédie de Peter Sellers nous a rapprochés. Anne s’apprête à m’épouser.

Six mois se sont écoulés depuis cette rencontre, depuis la robe de mariée. J’ignore toujours le pourquoi de cette robe sur son avant-bras. J’ignore tout mais je la sens nerveuse. Elle m’assure que tout va bien mais rien qu’à sa façon de mâchonner sa lèvre inférieure, de froisser-défroisser sa robe, je sens qu’elle a quelque chose à me dire… Je comprends que le moment est venu, là maintenant, alors que la bénédiction religieuse tarde à venir, elle va me dire pourquoi. Pourquoi cette robe, ce dimanche matin sur son avant-bras.

J’ai une impression de déjà vu, encore une fois, je dois m’efforcer de lire sur ses lèvres — ce n’est pas le genre de secret que l’on partage avec cent cinquante invités.  Comme par enchantement, cette fois le discours est fluide, j’entends distinctement chaque mot prononcé par sa bouche. Je remarque son rouge à lèvres : sans doute un coup de la maquilleuse engagée pour le mariage. Après tout, pourquoi pas. C’est le moment où jamais. Ce n’est pas un rouge franc, plutôt de l’abricot bien mûr qui me met l’eau à la bouche. J’absorbe chaque mot, chaque syllabe.

Me revoilà, nous revoilà dans cette rue, seuls au monde mais au beau milieu du trottoir. Je l’aborde maladroitement, elle me répond :

— Pourquoi, je ne… non, je ne vais pas me marier, je suis allé chercher la robe de ma belle-sœur au pressing pour éviter que mon frère, son futur mari ne la voie. Ça porte malheur. Elle y croit dur comme fer—pas moi— mais je tiens à ce que tout se passe bien, alors je fais le maximum pour la rassurer.

— Un pressing ouvert le dimanche ?

 

Je demande de mon sourcil droit.

 

— Exceptionnellement. Parce que la robe a été tâchée et comme je travaille dans le quartier j’ai persuadé le pressing de détacher la robe dans la nuit de samedi à dimanche voilà.

 

Elle a débité ça d’une traite. Sans respirer.

Cette histoire étonnante est narrée silencieusement, ce qui lui donne un relief singulier. Je visualise les scènes qui ont abouti à notre rencontre. J’imagine le visage du gérant du pressing. Une trogne rondouillarde, légèrement couperosée. Je verrais bien une devanture à l’ancienne, avec une inscription en forme de blague, un truc comme Les quatre fers en l’air. Sa bonhomie naturelle et sa patte qui traine, souvenir malheureux d’une rencontre frontale avec un van de touristes hollandais sur les routes du Tour de France. Il éclate de rire chaque fois qu’il raconte son histoire, expliquant qu’il a ouvert son commerce grâce à cet accident. Les deux familles hollandaises ayant indemnisé très généreusement l’estropié qu’il est devenu. J’ajoute au tableau sa gentillesse légendaire, son envie de venir en aide à un couple qui démarre. Elle ne me raconte pas tout ça, je le devine.

J’ai hâte de connaitre la suite.

 

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La mariée

Chapitre IV

Une robe de mariée sur l’avant-bras, voilà comment elle rencontre son mari.

 

 

— Et ce mariage alors, finalement tu l’as sauvé ?

 

— J’aurais voulu. J’aurais été fière de dire que ces deux imbéciles sont mariés et heureux grâce à moi. Malheureusement, j’ai failli.

 

— …euh, failli, comme dans faillir, échouer, se vautrer ?

 

— Oui.

 

— Tu vas m’expliquer ou je dois deviner cette partie essentielle de ton histoire ? D’ailleurs, je me demande bien comment nous en sommes arrivés là.

 

— C’est tout bête. Ma mère disait bête comme chou mais je crois que pour elle, ça voulait dire que c’était simple. Et ça l’est, d’une certaine manière. Mon frère n’a jamais brillé par son courage. Il a toujours été champion de course de vitesse, si tu vois ce que je veux dire !

 

— Pas vraiment

 

— C’est le genre à se barrer en courant quand ça devient chaud. Gamine, je n’ai jamais pu compter sur lui pour me défendre, il a fallu que je me débrouille seule et j’ai pris des coups. Enfin ça, c’est une autre histoire.

 

— On y reviendra alors, si tu veux bien.

 

— D’accord. Si tu y tiens… en fait, il a compris qu’il risquait d’être heureux, vraiment heureux avec Melissa et il a flippé. Non, c’est pas ça, il a paniqué et il s’est enfui. Comme je te l’expliquais avant que tu ne m’interrompes, c’était un sprinter mon frangin. Et un bon en plus. Il a été champion inter-régions en 1990, recordman junior. Le hic à l’époque c’est qu’il avait toutes ses chances pour devenir champion de France, alors il a disparu. Du jour au lendemain, l’entraineur ne l’a plus vu aux échauffements. Il a séché le lycée jusqu’à la date de la compétition, histoire d’enfoncer le clou. Introuvable pendant plusieurs semaines, en fait il se planquait chez un de ses copains dans son grenier. Lui-même n’en savait rien. Une histoire de dingue. Ma mère a failli perdre la tête, résultat à 40 ans à peine, elle a blanchi d’un coup. La pinup du quartier s’est transformée en Mamie Nova en une seule putain de nuit. Désolé pour les gros mots mais chaque fois que j’y repense, mon sang se met à bouillir.

 

Je ne dis rien, je presse sa main un peu plus fort. Les mots sont de trop. Grosses valises sans poignée. Je sens son poignet pulser entre mes doigts. Et je me demande comment la rassurer, comment trouver les mots.

 

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La mariée

Chapitre V

Une robe de mariée sur l’avant-bras, voilà comment elle rencontre son mari.

 

Nous restons là. En apesanteur. Même son pouls ralentit, je le sens déraper sur la pulpe de mes doigts. Un fossile que je manipule avec le plus grand soin. Je me tends vers cette sensation de plus en plus diffuse. Au bout d’une très longue, très courte attente, je ne sais plus… la cérémonie reprend. Nous traversons ce passage dans un état second, suivant en pilote automatique les instructions débonnaires du rabbin. Après coup, je me rappelle parfaitement pourquoi nous l’avions choisi. Son sourire. Alors que les invités patientent pour nous féliciter, formant une file aussi désordonnée que bigarrée, je remonte le temps. Je saute à la première rencontre avec celui qui nous marie aujourd’hui, il faisait froid mais nous avions vite oublié ce détail tant la chaleur humaine du bonhomme avait su nous envelopper.

Ce que j’ai retenu de son discours de bienvenue tournait autour de la construction. Il en parlait un peu à la manière d’un architecte, non, d’un contremaitre. Très pragmatique, il avait évoqué les fondations qui se devaient d’être solides, bien étayées. Les appuis familiaux. Il était passé ensuite au projet, au plan pour bâtir un foyer chaleureux mais surtout durable. Ça m’avait fait penser au temple de Salomon, les mesures dictées par la parole divine, les instructions strictes, précises qui étaient déjà en soi un acte de dévotion.

Anne quant à elle n’était dévouée qu’à moi et je m’en félicitais. Elle n’était pas pratiquante, ne l’avait jamais été mais elle avait aimé ces paroles pleines de bon sens. Elle-même n’en manquait pas, contrairement à moi. Cela n’avait fait qu’ajouter à son charme. Ce solide bon sens, presque du bon sens terrien. Une approche de fermière, sensible aux changements de saisons. Elle avait grandi en ville, au centre-ville de Nice pourtant c’était une fille des champs pour moi. Et ça me plaisait. Lors de notre deuxième rencontre, après la catastrophe lorsque je l’avais abordée dans la rue. J’avais essayé de lui en toucher un mot… elle n’avait pas compris où je voulais en venir. J’étais amoureux et par conséquent, confus. Très confus. La confusion avait dû avoir son petit effet malgré tout parce qu’elle avait accepté un troisième rendez-vous. A condition avait-elle dit d’avoir le droit de m’inviter. Elle n’était pas du genre à se faire entretenir. Ce sont ses propres mots.

 

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