Adapter ou sous-titrer : c’est interpréter

belange26/ avril 29, 2015/ Traduction/ 7 comments

Adapter ou sous-titrer :

il faut toujours interpréter

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  1. Sous-titrer c’est interpréter

Le sous-titrage n’est pas à proprement parler de la traduction. Eh non, chers amis, et cela explique bien des choses. Par exemple, pourquoi vous êtes si nombreux à sortir un peu agacés de la salle de cinéma lorsque vous allez voir un film en V.O.S.T. (Version Originale Sous-Titrée). Je parle en connaissance de cause car avant de devenir interprète de conférence, j’ai exercé le métier de traducteur audiovisuel à Genève (voir mon profil  pour plus de détails)

Prenons un exemple parlant et frappant !

Vous vous rappelez certainement de

Pulp Fiction de son casting époustouflant la sublime Uma Thurman en tête sans oublier la B.O. du film et les dialogues qui ont depuis changé la donne des films de gangsters grâce à leurs répliques cultes. Dans les dialogues suscités, il y avait une sévère dose d’humour, Quentin Tarantino – QT pour les initiés – allant jusqu’à faire raconter des blagues Carambar à ses tueurs !

Mais assez tourné autour du pot! First things first, commençons par la blague en anglais :

Daddy Tomato, Mummy Tomato and Baby Tomato are crossing a very busy street in NY when suddenly Baby Tomato gets crushed over and Daddy Tomato starts screaming Catch up!

Vous pouvez rire si vous avez saisi l’astuce et je sais que vous maîtrisez l’anglais, encore mieux que moi pour certains d’entre vous. Riez ou pas toujours est-il que cette blague familiale a fait l’objet d’une adaptation dans la version française sous-titrée :

Papa Citron, Maman Citron, Bébé Citron traversent une rue de Paris (sic) où la circulation est complètement folle bébé citron se fait écraser par une voiture et papa Citron lui crie Presse-toi, Citron !

Quel rapport entre les tomates et les citrons, hmm ce sont des fruits tous les deux et donc leur consommation quotidienne est chaudement recommandée par le Ministère de la Santé ?

Certes mais en ce qui nous concerne, les tomates servent à faire du ketchup alors que les citrons sont pressés de faire du jus. (désolé je n’ai pu m’en empêcher !) Ainsi, le traducteur a choisi délibérément de respecter l’esprit de la blague plutôt que la lettre. Dans ce cas, on parlera d’adaptation et non de traduction. Mission accomplie ? Mission accomplie.

Le traducteur audiovisuel a interprété correctement le message humoristique en l’adaptant pour le public francophone. Nota Bene, parfois il n’a même pas l’opportunité d’offrir une similarité visuelle comme celle qui associe immédiatement tomates et citrons.

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Je pourrais également citer le film Wayne’s World dans son intégralité car les distributeurs français ont fait appel à LES NULS pour adapter et surtout interpréter l’esprit des blagues d’origine qui étaient si nulles qu’au final elles se révélaient hilarantes. Plutôt que d’embaucher la crème des traducteurs audiovisuels, le distributeur a préféré engager des auteurs connus pour avoir été fortement influencés par le fameux Saturday Night Live, (SNL) émission en direct mettant en scène de nombreux humoristes qui font aujourd’hui les beaux jours de la comédie US. Citons parmi eux Steve Martin ou plus récemment Tina Fey.

2. Traduire en simultané, c’est encore et toujours interpréter

Pourquoi ?

Il y aura toujours un mot, un verbe, une expression qui ne vous viendront pas à l’esprit lors d’une prestation d’interprétation simultanée. J’aurai beau me préparer pendant des heures, avoir tous les documents de référence nécessaires pour offrir une performance parfaite, être au mieux de ma forme et disposer d’un matériel audiovisuel de pointe, en parfait état de marche. Il y aura forcément un bug, un appel d’air, un hoquet qui pourrait compromettre la fluidité de mon discours. Aussi, je m’efforce toujours de laisser une petite place à la souplesse, au coup de rein mental… qui me sortira du pétrin le moment venu.

Exemple ?

Donnons un exemple pris lors d’une mission récente sur Monaco. Il s’agissait d’une étude de marché incluant un panel de consommateurs ou focus group rassemblé pour les besoins de la cause, à savoir le lancement d’un nouveau produit permettant de consommer du tabac… autrement. Je ne saurai en dire plus sous peine de poursuites.

Les consommateurs, survoltés par l’heure tardive, la consommation de sodas ou plus certainement rendus nerveux par l’absence de cigarettes, et ce, pendant les quelques 3h de réunion se coupaient la parole à qui mieux-mieux, l’un d’eux ne cessant de pester contre l’un des pires inconvénients de la cigarette, à savoir les doigts jaunes. Les doigts jaunes.

En France, que vous soyez fumeur ou pas, vous voyez très bien de quoi il s’agit mais si vous vous amusez à balancer un « yellow fingers » à votre client anglophone, vous risquez de le perdre votre auditoire. Définitivement.

Le métier consiste aussi à sentir, non pas le tabac, mais les écueils d’une traduction par trop littérale. De plus, cette expression erronée ou simplement peu usitée suffit à provoquer l’incompréhension. En ce cas, mieux vaut recourir à une périphrase pour contourner le problème, en gros, on fait le tour au lieu de foncer droit dans le mur. Tête baissée.

Pour en revenir à ma mission tabac, je proposais en toute hâte « stained fingers » guettant une possible désapprobation, une lueur de doute ou même un mouvement d’humeur ! Rien. J’avais obtenu un sursis. Toutefois par sécurité, je préférais mettre à profit une pause avec les responsables du projet pour demander si, par extraordinaire, il existait une expression équivalente à nos fameux « doigts jaunes » français. Que nenni ! En fait, et une fois n’est pas coutume, l’anglais est beaucoup plus neutre. On dit tout simplement « tobacco-stained fingers » sans la moindre référence à la couleur laissée par le tabac, la nicotine ou autres ingrédients nocifs susceptibles de laisser leur empreinte sur les doigts des fumeurs.

Encore une fois, il s’agit bien d’adaptation vers la langue cible bien sûr mais surtout vers la culture des personnes pour lesquelles on interprète. Peu importe si vous vous servez d’une expression correcte linguistiquement parlant, si elle n’éveille aucun écho pour l’auditeur, c’est perdu.

PS En attendant le prochain article, voici la réponse à la devinette du début : l’animal le plus heureux est le hibou car sa femme est chouette.

7 Comments

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  3. Merci beaucoup pour votre commentaire, cela fait toujours plaisir d’être lu et apprécié. La prochaine fois, je ferai peut-être plus court 🙂

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  5. Voilà donc un bon article, bien passionnant. J’ai beaucoup aimé et n’hésiterai pas à le recommander, c’est pas mal du tout ! Elsa Mondriet / june.fr

  6. Bonsoir et merci pour cet article qu’il aurait mieux fallu scinder en deux (à mon humble avis) pour rester sur le cinema et ne pas faire trop long. Sinon, je suis d’accord avec vous. Il n’est pas possible de faire du bon sous titrage sans adapter. Sinon, parfois cela donne des choses rocambolesques (j’en ai déjà vu). Je pense que vous avez dit dans votre article l’essentiel. Il est probablement plus important de connaitre les cultures des langues qu’on traduit et vers lesquelles on traduit, qu’avoir un niveau parfait de langue. Car sinon, comment s’en sortir avec toutes les expressions locales, l’humour particulier à chaque culture, les codes sociaux à respecter …? C’est pour cette raison que votre métier est bien plus riche et grisant qu’il en a l’air : ) !

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